Et depuis, je passe mes journées dans le noir

Ce jour-là, j’étais heureuse. Je te sentais bouger dans mon ventre, tu étais vive, tout allait bien, je le savais. D’habitude, avant chaque rendez-vous, chaque échographie, on se disait « mince, on espère que tout va bien ». Mais cette fois, non. Nous n’avons fait aucun commentaire, parce que nous étions dans notre bulle : sereins, calmes, rassurés.

pregnant-woman

C’est sûrement pour ça que le front plissé de l’échographiste nous a tant étonnés quand elle t’a regardée sur son écran en noir et blanc. Elle venait de nous montrer ton beau profil, ton petit nez retroussé, tes mains, tes petits pieds, et j’ai pensé « c’est bon, elle a deux pieds, deux mains, tout va bien ! ». Je me voyais déjà en train de le dire, toute fière, à nos proches. J’ai bien vu qu’elle revenait deux fois, trois fois, dix fois sur ton coeur. Mais comme je n’y voyais trop rien, et que j’étais sur mon nuage, je n’ai pas voulu en descendre tout de suite. Je me suis dit « non non, tout va bien, c’est bon ».

Quand elle nous a dit « bon, ce qui est sûr, c’est qu’il y a un gros problème avec le coeur de notre bébé », il a bien fallu redescendre, vite, très vite. J’ai réussi à contenir mes larmes, pour bien écouter la suite de ce qu’elle allait nous dire, mais j’ai senti la main de ton papa serrer la mienne beaucoup plus fort et les larmes couler sur ses joues. Elle nous a parlé avec douceur, nous a expliqué que tu avais une grave malformation au coeur, car tu n’avais pas du tout développé d’aorte, et que c’était hélas la partie la plus importante de cet organe puisque c’est elle qui achemine l’oxygène des poumons à tous les autres organes.

Elle a immédiatement appelé le chef de service, pour demander un deuxième avis, et là, j’ai rassuré ton papa en lui disant « attends, doucement, on va avoir plus d’infos, ils vont nous dire si c’est opérable, comment ça peut se passer, ce qu’on peut faire ». Mais apparemment, il n’y a rien à faire. Tant que tu vivras en moi, ton coeur compenseras, mais tu seras incapable de prendre ta première respiration à l’air libre. Tu ne pourras pas naître. Tu es « non viable », c’est le terme qu’a utilisé le médecin, « elle n’est pas viable ».

pregnant-woman-3

Depuis cette nouvelle, j’essaye de réaliser. De comprendre. D’assimiler. Parce que j’ai dit plus haut « ton papa » mais finalement nous n’aurons pas cette chance, celle de devenir ton papa et ta maman. Nous ne pourrons pas te voir. Parce que tout est fini avant même d’avoir commencé. Et que maintenant, il va falloir l’intégrer, le surmonter, et plus tard, faire d’autres projets. Sauf que jusque-là, notre projet, c’était toi. Depuis 5 mois, c’était toi.

5 mois, c’est court. Et en même temps, 5 mois, c’est terriblement long. Parce qu’on a eu le temps, pendant ces 5 mois, de se projeter, de t’imaginer rire avec celui qui serait devenu ton grand frère, de te rêver debout, à ses côtés, en train de faire des bêtises, de vous penser grandir côte à côte, partager vos jouets, votre goûter, votre bain, d’aller à l’école ensemble, enfin de faire tellement de choses…

Maintenant, il faut que j’accepte que tout ça n’arrivera pas. Il faut que je comprenne que ces tous petits coups de pieds que tu me donnes comme pour me faire coucou, je ne pourrai jamais les voir à l’air libre. Il faut que je réalise que ce n’est pas écrit comme ça, les jeux sont pipés depuis le début, même si vous venons tout juste de l’apprendre. Il faut que j’assimile que nous n’y sommes pour rien, nous n’avons rien fait de mal, et toi non plus : c’est hélas la vie qui nous joue un vilain tour, même si j’aurais bien voulu sauter mon tour pour cette fois ou perdre mon bras plutôt que de vivre ça. Et une fois que j’aurais réalisé tout ça, il faudra que je te laisse partir. Ce ne sera pas facile, je n’ai d’ailleurs aucune idée de comment je vais réussir à faire ça. Mais je sais que je n’ai pas le choix, il le faudra, c’est comme ça.

pregnant-woman-2

Depuis 5 mois, depuis même 21 mois, quand j’ai appris que j’étais enceinte de mon merveilleux premier bébé, je vis sur un nuage. J’ai accédé à un bonheur inouï, si fort qu’il en devient parfois presque violent. Et maintenant que j’ai appris que tout devait s’arrêter, le ciel est très, très noir, et j’ai du mal à l’imaginer redevenir aussi bleu et dégagé qu’il l’était jusqu’à maintenant.

Vous aimerez peut-être aussi :

This entry was posted in Maman.

Fatal error: Uncaught Exception: 12: REST API is deprecated for versions v2.1 and higher (12) thrown in /home/sobusybl/www/wp-content/plugins/seo-facebook-comments/facebook/base_facebook.php on line 1044